Enfin, j’ai le courage nécessaire

novembre 23, 2008 - Leave a Response
Enfin, j’ai le courage nécessaire pour devenir, comme tu le dis, bon père et bon époux ! Je me sens propre aux joies de la famille, et veux me mettre dans les conditions exigées par la société pour avoir une femme, des enfants…
- Tu me fais l’effet d’un panier de mouches à miel. Marche ! tu seras une dupe toute ta vie. Ah ! tu veux te marier pour avoir une femme. En d’autres termes, tu veux résoudre heureusement à ton profit le plus difficile des problèmes que présentent aujourd’hui les mœurs bourgeoises créées par la révolution française, et tu commenceras par une vie d’isolement ! Crois-tu que ta femme ne voudra pas de cette vie que tu méprises ? en aura-t-elle comme toi le dégoût ? Si tu ne veux pas de la belle conjugalité dont le programme vient d’être formulé par ton ami de Marsay, écoute un dernier conseil ? Reste encore garçon pendant treize ans, amuse-toi comme un damné ; puis, à quarante ans, à ton premier accès de goutte, épouse une veuve de trente-six ans : tu pourras être heureux. Si tu prends une jeune fille pour femme, tu mourras enragé !
- Ah ! çà, dis-moi pourquoi ? s’écria Paul un peu piqué.
- Mon cher, répondit de Marsay, la satire de Boileau contre les femmes est une suite de banalités poétisées. Pourquoi les femmes n’auraient-elles pas des défauts ? Pourquoi les déshériter de l’Avoir le plus clair de la nature humaine ? Aussi, selon moi, le problème du mariage n’est-il plus là où ce critique l’a mis. Crois-tu donc qu’il en soit du mariage comme de l’amour, et qu’il suffise à un mari d’être homme pour être aimé ? Tu vas donc dans les boudoirs pour n’en rapporter que d’heureux souvenirs ? Tout, dans notre vie de garçon, prépare une fatale erreur à l’homme marié qui n’est pas un profond observateur du cœur humain.

Dans les heureux jours

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Dans les heureux jours de sa jeunesse, un homme, par la bizarrerie de nos mœurs, donne toujours le bonheur, il triomphe de femmes toutes séduites qui obéissent à des désirs. De part et d’autre, les obstacles que créent les lois, les sentiments et la défense naturelle à la femme, engendrent une mutualité de sensations qui trompe les gens superficiels sur leurs relations futures en état de mariage où les obstacles n’existent plus, où la femme souffre l’amour au lieu de le permettre, repousse souvent le plaisir au lieu de le désirer. Là, pour nous, la vie change d’aspect. Le garçon libre et sans soins, toujours agresseur, n’a rien à craindre d’un insuccès. En état de mariage, un échec est irréparable. S’il est possible à un amant de faire revenir une femme d’un arrêt défavorable, ce retour, mon cher, est le Waterloo des maris. Comme Napoléon, le mari est condamné à des victoires qui, malgré leur nombre, n’empêchent pas la première défaite de le renverser. La femme, si flattée de la persévérance, si heureuse de la colère d’un amant, les nomme brutalité chez un mari. Si le garçon choisit son terrain, si tout lui est permis, tout est défendu à un maître, et son champ de bataille est invariable. Puis, la lutte est inverse. Une femme est disposée à refuser ce qu’elle doit ; tandis que, maîtresse, elle accorde ce qu’elle ne doit point. Toi qui veux te marier et qui te marieras, as-tu jamais médité sur le Code civil ? Je ne me suis point sali les pieds dans ce bouge à commentaires, dans ce grenier à bavardages, appelé l’Ecole de Droit, je n’ai jamais ouvert le Code, mais j’en vois les applications sur le vif du monde. Je suis légiste comme un chef de clinique est médecin.

La maladie n’est pas dans les livres

novembre 23, 2008 - Leave a Response
La maladie n’est pas dans les livres, elle est dans le malade. Le Code, mon cher, a mis la femme en tutelle, il l’a considérée comme un mineur, comme un enfant. Or, comment gouverne-t-on les enfants ? par la crainte. Dans ce mot, Paul est le mors de la bête. Tâte-toi le pouls ! Vois si tu peux te déguiser en tyran, toi, si doux, si bon ami, si confiant ; toi, de qui j’ai ri d’abord et que j’aime assez aujourd’hui pour te livrer ma science. Oui, ceci procède d’une science que déjà les Allemands ont nommée Anthropologie. Ah ! si je n’avais pas résolu la vie par le plaisir, si je n’avais pas une profonde antipathie pour ceux qui pensent au lieu d’agir, si je ne méprisais pas les niais assez stupides pour croire à la vie d’un livre, quand les sables des déserts africains sont composés des cendres de je ne sais combien de Londres, de Venise, de Paris, de Rome inconnues, pulvérisées, j’écrirais un livre sur les mariages modernes, sur l’influence du système chrétien ; enfin, je mettrais un lampion sur ce tas de pierres aiguës parmi lesquelles se couchent les sectateurs du multiplicamini social. Mais, l’Humanité vaut-elle un quart d’heure de mon temps ? Puis, le seul emploi raisonnable de l’encre n’est-il pas de piper les cœurs par des lettres d’amour ? Eh ! nous amèneras-tu la comtesse de Manerville ?
- Peut-être, dit Paul.
- Nous resterons amis, dit de Marsay.
- Si ?… répondit Paul.
- Sois tranquille, nous serons polis avec toi, comme la Maison-Rouge avec les Anglais à Fontenoy.

Quoique cette conversation l’eût ébranlé

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Quoique cette conversation l’eût ébranlé, le comte de Manerville se mit en devoir d’exécuter son dessein, et revint à Bordeaux pendant l’hiver de l’année 1821. Les dépenses qu’il fit pour restaurer et meubler son hôtel soutinrent dignement la réputation d’élégance qui le précédait. Introduit d’avance par ses anciennes relations dans la société royaliste de Bordeaux, à laquelle il appartenait par ses opinions autant que par son nom et par sa fortune, il y obtint la royauté fashionable. Son savoir-vivre, ses manières, son éducation parisienne enchantèrent le faubourg Saint-Germain bordelais. Une vieille marquise se servit d’une expression jadis en usage à la Cour pour désigner la florissante jeunesse des Beaux, des Petits-Maîtres d’autrefois, et dont le langage, les façons faisaient loi : elle dit de lui qu’il était la fleur des pois . La société libérale ramassa le mot, en fit un surnom pris par elle en moquerie, et par les royalistes en bonne part. Paul de Manerville acquitta glorieusement les obligations que lui imposait son surnom. Il lui advint ce qui arrive aux acteurs médiocres : le jour où le public leur accorde son attention, ils deviennent presque bons. En se sentant à son aise, Paul déploya les qualités que comportaient ses défauts. Sa raillerie n’avait rien d’âpre ni d’amer, ses manières n’étaient point hautaines, sa conversation avec les femmes exprimait le respect qu’elles aiment, ni trop de déférence ni trop de familiarité ; sa fatuité n’était qu’un soin de sa personne qui le rendait agréable, il avait égard au rang, il permettait aux jeunes gens un laissez-aller auquel son expérience parisienne posait des bornes ; quoique très-fort au pistolet et à l’épée, il avait une douceur féminine dont on lui savait gré.

Sa taille moyenne et son embonpoint

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Sa taille moyenne et son embonpoint qui n’arrivait pas encore à l’obésité, deux obstacles à l’élégance personnelle, n’empêchaient point son extérieur d’aller à son rôle de Brummel bordelais. Un teint blanc rehaussé par la coloration de la santé, de belles mains, un joli pied, des yeux bleus à longs cils, des cheveux noirs, des mouvements gracieux, une voix de poitrine qui se tenait toujours au médium et vibrait dans le cœur, tout en lui s’harmoniait avec son surnom. Paul était bien cette fleur délicate qui veut une soigneuse culture, dont les qualités ne se déploient que dans un terrain humide et complaisant, que les façons dures empêchent de s’élever, que brûle un trop vif rayon de soleil, et que la gelée abat. Il était un de ces hommes faits pour recevoir le bonheur plus que pour le donner, qui tiennent beaucoup de la femme, qui veulent être devinés, encouragés, enfin pour lesquels l’amour conjugal doit avoir quelque chose de providentiel. Si ce caractère crée des difficultés dans la vie intime, il est gracieux et plein d’attraits pour le monde. Aussi Paul eut-il de grands succès dans le cercle étroit de la province, où son esprit, tout en demi-teintes, devait être mieux apprécié qu’à Paris. L’arrangement de son hôtel et la restauration du château de Lanstrac, où il introduisit le luxe et le comfort anglais, absorbèrent les capitaux que depuis six ans lui plaçait son notaire. Strictement réduit à ses quarante et quelques mille livres de rente, il crut être sage en ordonnant sa maison de manière à ne rien dépenser au delà. Quand il eut officiellement promené ses équipages, traité les jeunes gens les plus distingués de la ville, fait des parties de chasse avec eux dans son château restauré, Paul comprit que la vie de province n’allait pas sans le mariage.

Trop jeune encore

novembre 23, 2008 - Leave a Response
Trop jeune encore pour employer son temps aux occupations avaricieuses ou s’intéresser aux améliorations spéculatrices dans lesquelles les gens de province finissent par s’engager, et que nécessite l’établissement de leurs enfants, il éprouva bientôt le besoin des changeantes distractions dont l’habitude devient la vie d’un Parisien. Un nom à conserver, des héritiers auxquels il transmettrait ses biens, les relations que lui créerait une maison où pourraient se réunir les principales familles du pays, l’ennui des liaisons irrégulières ne furent pas cependant des raisons déterminantes. Dès son arrivée à Bordeaux, il s’était secrètement épris de la reine de Bordeaux, la célèbre mademoiselle Evangélista.
Vers le commencement du siècle, un riche Espagnol, ayant nom Evangélista, vint s’établir à Bordeaux, où ses recommandations autant que sa fortune l’avaient fait recevoir dans les salons nobles. Sa femme contribua beaucoup à le maintenir en bonne odeur au milieu de cette aristocratie qui ne l’avait peut-être si facilement adopté que pour piquer la société du second ordre. Créole et semblable aux femmes servies par des esclaves, madame Evangélista, qui d’ailleurs appartenait aux Casa-Réal, illustre famille de la monarchie espagnole, vivait en grande dame, ignorait la valeur de l’argent, et ne réprimait aucune de ses fantaisies, même les plus dispendieuses, en les trouvant toujours satisfaites par un homme amoureux qui lui cachait généreusement les rouages de la finance. Heureux de la voir se plaire à Bordeaux où ses affaires l’obligeaient de séjourner, l’Espagnol y fit l’acquisition d’un hôtel, tint maison, reçut avec grandeur et donna des preuves du meilleur goût en toutes choses.

Aussi, de 1800 à 1812

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Aussi, de 1800 à 1812, ne fut-il question dans Bordeaux que de monsieur et de madame Evangélista. L’Espagnol mourut en 1813, laissant sa femme veuve à trente-deux ans, avec une immense fortune et la plus jolie fille du monde, une enfant de onze ans, qui promettait d’être et qui fut une personne accomplie. Quelque habile que fût madame Evangélista, la restauration altéra sa position ; le parti royaliste s’épura, quelques familles quittèrent Bordeaux. Quoique la tête et la main de son mari manquassent à la direction de ses affaires, pour lesquelles elle eut l’insouciance de la créole et l’inaptitude de la petite-maîtresse, elle ne voulut rien changer à sa manière de vivre. Au moment où Paul prenait la résolution de revenir dans sa patrie, mademoiselle Natalie Evangélista était une personne remarquablement belle et en apparence le plus riche parti de Bordeaux, où l’on ignorait la progressive diminution des capitaux de sa mère, qui, pour prolonger son règne, avait dissipé des sommes énormes. Des fêtes brillantes et la continuation d’un train royal entretenaient le public dans la croyance où il était des richesses de la maison Evangélista. Natalie atteignit à sa dix-neuvième année, et nulle proposition de mariage n’était parvenue à l’oreille de sa mère. Habituée à satisfaire ses caprices de jeune fille, mademoiselle Evangélista portait des cachemires, avait des bijoux, et vivait au milieu d’un luxe qui effrayait les spéculateurs, dans un pays et à une époque où les enfants calculent aussi bien que leurs parents. Ce mot fatal : – ” Il n’y a qu’un prince qui puisse épouser mademoiselle Evangélista ! ” circulait dans les salons et dans les coteries. Les mères de famille, les douairières qui avaient des petites-filles à établir, les jeunes personnes jalouses de Natalie, dont la constante élégance et la tyrannique beauté les importunaient, envenimaient soigneusement cette opinion par des propos perfides.

Quand elles entendaient un épouseur

novembre 23, 2008 - Leave a Response
Quand elles entendaient un épouseur disant avec une admiration extatique, à l’arrivée de Natalie dans un bal : – Mon Dieu, comme elle est belle ! – Oui, répondaient les mamans, mais elle est chère. Si quelque nouveau venu trouvait mademoiselle Evangélista charmante et disait qu’un homme à marier ne pouvait faire un meilleur choix : – Qui donc serait assez hardi, répondait-on, pour épouser une jeune fille à laquelle sa mère donne mille francs par mois pour sa toilette, qui a ses chevaux, sa femme de chambre, et porte des dentelles ? Elle a des malines à ses peignoirs. Le prix de son blanchissage de fin entretiendrait le ménage d’un commis. Elle a pour le matin des pèlerines qui coûtent six francs à monter.
Ces propos et mille autres répétés souvent en manière d’éloge éteignaient le plus vif désir qu’un homme pouvait avoir d’épouser mademoiselle Evangélista. Reine de tous les bals, blasée sur les propos flatteurs, sur les sourires et les admirations qu’elle recueillait partout à son passage, Natalie ne connaissait rien de l’existence. Elle vivait comme l’oiseau qui vole, comme la fleur qui pousse, en trouvant autour d’elle chacun prêt à combler ses désirs. Elle ignorait le prix des choses, elle ne savait comment viennent, s’entretiennent et se conservent les revenus. Peut-être croyait-elle que chaque maison avait ses cuisiniers, ses cochers, ses femmes de chambre et ses gens, comme les prés ont leurs foins et les arbres leurs fruits. Pour elle, des mendiants et des pauvres, des arbres tombés et des terrains ingrats étaient même chose. Choyée comme une espérance par sa mère, la fatigue n’altérait jamais son plaisir. Aussi bondissait-elle dans le monde comme un coursier dans son steppe, un coursier sans bride et sans fers.

Six mois après l’arrivée de Paul

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Six mois après l’arrivée de Paul, la haute société de la ville avait mis en présence la Fleur des pois et la reine des bals. Ces deux fleurs se regardèrent en apparence avec froideur et se trouvèrent réciproquement charmantes. Intéressée à épier les effets de cette rencontre prévue, madame Evangélista devina dans les regards de Paul les sentiments qui l’animèrent et se dit : – Il sera mon gendre ! de même que Paul se disait en voyant Natalie : – Elle sera ma femme. La fortune des Evangélista, devenue proverbiale à Bordeaux, était restée dans la mémoire de Paul comme un préjugé d’enfance, de tous les préjugés le plus indélébile. Ainsi les convenances pécuniaires se rencontraient tout d’abord sans nécessiter ces débats et ces enquêtes qui causent autant d’horreur aux âmes timides qu’aux âmes fières. Quand quelques personnes essayèrent de dire à Paul quelques phrases louangeuses qu’il était impossible de refuser aux manières, au langage, à la beauté de Natalie, mais qui se terminaient par des observations si cruellement calculatrices de l’avenir et auxquelles donnait lieu le train de la maison Evangélista, la Fleur des pois y répondit par le dédain que méritaient ces petites idées de province. Cette façon de penser, bientôt connue, fit taire les propos ; car il donnait le ton aux idées, au langage, aussi bien qu’aux manières et aux choses. Il avait importé le développement de la personnalité britannique et ses barrières glaciales, la raillerie byronienne, les accusations contre la vie, le mépris des liens sacrés, l’argenterie et la plaisanterie anglaises, la dépréciation des usages et des vieilles choses de la province, le cigare, le vernis, le poney, les gants jaunes et le galop. Il arriva donc pour Paul le contraire de ce qui s’était fait jusqu’alors : ni jeune fille ni douairière ne tenta de le décourager.

Madame Evangélista commença

novembre 23, 2008 - Leave a Response

Madame Evangélista commença par lui donner plusieurs fois à dîner en cérémonie. La Fleur des pois pouvait-elle manquer à des fêtes où venaient les jeunes gens les plus distingués de la ville ? Malgré la froideur que Paul affectait, et qui ne trompait ni la mère ni la fille, il s’engageait à petits pas dans la voie du mariage. Quand Manerville passait en tilbury ou monté sur son beau cheval à la promenade, quelques jeunes gens s’arrêtaient, et il les entendait se disant : – ” Voilà un homme heureux : il est riche, il est joli garçon, et il va, dit-on, épouser mademoiselle Evangélista. Il y a des gens pour qui le monde semble avoir été fait. ” Quand il se rencontrait avec la calèche de madame Evangélista, il était fier de la distinction particulière que la mère et la fille mettaient dans le salut qui lui était adressé. Si Paul n’avait pas été secrètement épris de mademoiselle Evangélista, certes le monde l’aurait marié malgré lui. Le monde, qui n’est cause d’aucun bien, est complice de beaucoup de malheurs ; puis quand il voit éclore le mal qu’il a couvé maternellement, il le renie et s’en venge. La haute société de Bordeaux, attribuant un million de dot à mademoiselle Evangélista, la donnait à Paul sans attendre le consentement des parties, comme cela se fait souvent. Leurs fortunes se convenaient aussi bien que leurs personnes. Paul avait l’habitude du luxe et de l’élégance au milieu de laquelle vivait Natalie. Il venait de disposer pour lui-même son hôtel comme personne à Bordeaux n’aurait disposé de maison pour loger Natalie. Un homme habitué aux dépenses de Paris et aux fantaisies des Parisiennes pouvait seul éviter les malheurs pécuniaires qu’entraînait un mariage avec cette créature déjà aussi créole, aussi grande dame que l’était sa mère.